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November 23, 2016

Saisons et solitudes

Après l'hiver est le troisième roman de la Mexicaine Guadalupe Nettel.
C'est tantôt Cecilia, une jeune étudiante mexicaine qui élit domicile à Paris, tantôt Claudio, un New-Yorkais né à Cuba, qui relatent les événements. Tour à tour, y compris lorsqu'ils se rencontreront, Cecilia et Claudio livrent un point de vue personnel et sans fard sur leur état psychique, leurs doutes, leurs joies.


On oscille ainsi entre la vie à New York, Paris et ses cimetières, tandis que des souvenirs de Oaxaca et d'El Cerro, à La Havane, ressurgissent de temps à autre. Pendant longtemps, le lecteur est tenu à l'écart de l'actualité parce que ces personnages, enfermés sur eux-mêmes et solitaires, n'y prêtent pas attention. Ils écoutent souvent les bruits, ressentent parfois les saisons mais fuient le mouvement des humains. L'actualité surgit pourtant, à un moment, quand elle touche Claudio dans sa chair, avec toute la cruauté de sa trivialité.


Alors malgré quelques petites imperfections, dans la traduction française d'abord, ponctuée de coquilles et même de fautes, dans la construction du récit lui-même, où l'alternance des deux points de vue semble peut-être un peu prévisible, ce roman est une réussite.
Sans jamais en faire trop, avec des mots simples et sans complexe, Guadalupe Nettel confère à son récit un rythme qui tient le lecteur en haleine jusqu'au bout. Des cœurs et des corps bien vivants s'expriment ; ils disent tout, se décortiquent avec un naturel et une sobriété touchants.
L'amour et la mort, qui guette toujours au coin de la rue, s'entremêlent plus que jamais dans ce livre. D'ailleurs, les deux épigraphes de Baudelaire et de Roberto Bolaño n'annonçaient pas autre chose. Une double paternité littéraire qui se confirme tout au long du roman, où de nombreux écrivains français et latino-américains se répondent.

Une histoire émouvante dans un roman puissant : c'est Après l'hiver.


Après l’hiver, de Guadalupe Nettel ; traduit de l'espagnol (Mexique) par François Martin.
Paris : Buchet-Chastel, 2016.
293 p.
ISBN 978-2-283-02891-9 (br.) : 21 €
Titre original : Después del invierno. 2014.
www.buchetchastel.fr
Images : couverture du livre et portrait de l'auteur par Lisbeth Salas (droits réservés).

September 04, 2015

Noyade

Hannibal, un homme névrosé et alcoolique, se débat depuis une quarantaine d'années avec ce que la vie lui a légué en matière de famille : un historien célèbre mais père écrasant, insensible et qui, décédé récemment, lui laisse un héritage aux clauses tyranniques en plus de ce prénom si difficile à porter ; une mère qui a abandonné sa famille alors qu'il était encore enfant et n'a jamais donné de nouvelle ; une sœur qui reproduit l'attitude dominatrice du père à son égard avant de s'expatrier sur un autre continent.


Cet antihéros qui occupe la place centrale du livre est un homme faible et inadapté, du moins dans ses signes extérieurs, et dépassé par ses tourments intérieurs. Suivant le chemin paternel, il s'est essayé à une carrière d'historien, mais avec une approche différente de celle de son père. L'issue en fut un fiasco complet parce que son père et ses pairs ne lui laissèrent aucune chance de se faire une place dans le monde universitaire.
Broyé, sa carrière anéantie et s’étant mis à boire, Hannibal se retrouve alors à taper des thèses d'étudiants dans la misérable chambre qu'il partage avec un vieillard dément.

Situé dans un pays indéterminé d’Amérique latine, ce roman traite donc de la relation filiale et du poids de l'enfance - ses présences, ses absences - avec lequel il faut réussir à composer.
Un homme se débat pour avoir le dessus sur lui-même, il tente de surnager dans cette marée incessante qui semble s'abattre sur lui.
Le point culminant du récit se situe au moment de l'inondation et de la noyade qui s'ensuit. C'est d'abord une métaphore de l'état d'esprit permanent de notre personnage, puis, comme il le pense lui-même, cet événement concret donne vie à ses tourments et les lui fait oublier. À ce moment, il saisit la possibilité de s'extraire de son âme abîmée au profit de son corps qui demande de l'action : "Je venais de retrouver la sensation d'avoir un corps au-dessous du cou, un corps dont l'histoire frémissait sur toute l'étendue de sa peau. Cette nouvelle perception corporelle tenait peut-être à ce que mon escarmouche avec la mort avait eu lieu sur un plan nettement physique, étranger à mes doutes et mes obsessions habituelles. J'avais affronté la mort comme n'importe qui, comme un chien ou comme un oiseau, sans une ombre de gloire, sans épitaphe, sans proches."


Ce livre est aussi, sur un plan secondaire, une analyse du milieu universitaire et du traitement de l'histoire comme discipline. Le monde universitaire y est dépeint comme assez frileux et violent à l'encontre des approches originales. Un véritable questionnement est amené au sujet de la reconnaissance par les pairs, qui semble une condition sine qua non de l'accès au public et du succès auprès de lui. Est amorcée une réflexion sur ce qu'est l'histoire et comment la raconter : doit-on, comme Hannibal le pense longtemps, rapporter les faits seuls avec pour conséquence une aridité pouvant aller jusqu'à l'illisibilité ? Ou bien doit-on, comme les historiens à succès tels que le père d'Hannibal, envelopper - voire étouffer - les faits, pour les rendre vivants, dans une série d'intentions et d'émotions aussi hypothétiques qu'invérifiables ?
Il semble que ce dernier point de vue, méprisé au début par Hannibal, conquière petit à petit cet ex-historien redevenu simple lecteur.

En effet, après cet épisode fondateur, cette renaissance, petit à petit, tout devient un peu plus simple pour Hannibal. De la douceur surgit parfois, et de plus en plus : sous forme de souvenirs d'abord (les souvenirs de la douceur maternelle ne sont plus tabous), puis de petits plaisirs présents qui prennent le dessus sur les problèmes, qui, eux, se règlent progressivement. Il peut désormais se dire, sans honte : "Qu'est ce que j'attendais ? Que la vie se présente ponctuellement, aux heures de bureau, pour me demander pardon des privations infligées et me rendre, en petits paquets bien emballés tout ce qui m'avait été volé ?"
La reconquête de soi est entamée.

Nous est ainsi donné à suivre un cheminement plein d'hésitations mais aussi d'humour, qui semble conseiller : dédramatisons et rions de nous-mêmes, nous finirons par sortir la tête de l'eau !


Scipion, de Pablo Casacuberta ; traduit de l'espagnol (Uruguay) par François Gaudry.
Paris : Métailié, 2015.
261 p.
ISBN 978-10-226-0145-0 (br.) : 18 €
Collection : Bibliothèque hispano-américaine.
Titre original : Escipión.
editions-metailie.com
Images : couverture du livre et portrait de l'auteur par Philippe Matsas (droits réservés).

January 15, 2015

Patience et longueur de temps...

... font plus que force ni que rage. Cette conclusion de La Fontaine pourrait résumer la petite histoire de gastéropodes que Luis Sepúlveda nous raconte aujourd'hui. Après Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler - une merveille - et Histoire du chat et de la souris qui devinrent amis, il revient donc à la littérature pour la jeunesse.


Une colonie d'escargots vit paisiblement au Pays de la Dent-de-Lion, un havre préservé sous les feuilles d'acanthe d'un pré. Mais, contrairement à ses semblables, un jeune escargot ne se satisfait pas de cette tranquillité : il voudrait avoir un nom bien à lui et connaître les raisons de sa lenteur. Il entreprend donc un voyage afin de tenter de répondre aux questions qu'il se pose. Après de multiples rencontres, il reviendra chez lui transformé, mûri et investi d'une mission périlleuse.

Raconté avec des phrases longues et des mots choisis, le parcours de l'escargot prend des allures de roman d'apprentissage. Le héros avance mais non sans hésitation, sa personnalité évolue doucement.

Le petit lecteur se met toujours à la place des animaux et le monde n'est vu qu'à travers le point de vue de ces derniers. Or dans ce monde-là, toute intervention humaine est perçue comme dangereuse et le lecteur peut se rendre compte de la fragilité de la nature. En cela, cette histoire constitue un véritable éveil à l'écologie.

Ce conte a en effet plusieurs facettes. Peuplé d'animaux personnifiés, il est un récit classique destiné aux enfants. Il s'avère aussi très réaliste puisque plein de détails biologiques concernant les escargots.

Cette fable est surtout un texte très littéraire. Moins rapide et moins tonitruant que d'autres ouvrages destinés à la jeunesse, il nécessite de s'installer au calme pour apprécier posément son style délicat. C'est enfin un beau livre, ponctué de magnifiques dessins en noir et blanc et agrémenté d'une couverture rafraîchissante.

Une histoire belle et calme pour les enfants qui aiment... les histoires.


Histoire d'un escargot qui découvrit l'importance de la lenteur [Texte imprimé] / Luis Sepúlveda ; dessins de Joëlle Jolivet ; traduit de l'espagnol (Chili) par Anne-Marie Métailié.
Paris : Métailié, 2014.
92 p.
ISBN 978-2-07-014693-2 (br.) : 16,90 €
Collection : Bibliothèque hispano-américaine.
Titre original : Historia de un caracol que descubrió la importancia de la lentitud.
editions-metailie.com
Images : couverture du livre et portrait de l'auteur par Daniel Mordzinski (droits réservés).

November 30, 2014

À lire également

- Tempête : deux novellas, par J. M. G. Le Clézio (Gallimard, 2014 ; ISBN 978-2-07-014535-5) :
un ensemble de deux longues nouvelles contemporaines, deux vies de femmes qui ont la mer dans leurs veines.

- Les bonnes nouvelles de l’Amérique latine : anthologie de la nouvelle latino-américaine contemporaine (Gallimard, 2010 ; ISBN 978-2-07-012942-3) :
préfacé par Mario Vargas Llosa, un recueil de nouvelles d’écrivains nés à partir de 1960, issu de cette terre de la nouvelle qu’est l’Amérique latine.


September 06, 2013

Petite anthropologie portègne

Ponctué de quelques illustrations (photos, schémas), ce premier roman nous emporte dans un bouillon de théories touchant à de nombreux domaines de la connaissance, de la philosophie à la psychologie et la psychanalyse en passant par la sociologie, les lettres, la photographie, l'informatique et même les mathématiques.


Pola Oloixarac nous propose deux histoires qui en contiennent chacune une autre.
Il y a la narratrice, une jeune assistante de philosophie à l'université, solitaire, lectrice insatiable et bourrée de références. Elle transporte à longueur de journée dans son sac à dos une liste impressionnante de livres : "une édition française de 1934 de l’Histoire de la révolution russe, de Trotski ; les Naufrages, d’Álvar Núñez Cabeza de Vaca ; De Civitate Dei, de saint Augustin (édition de Migne, bilingue, dont la traduction en espagnol est désastreuse) ; Storie italiane di violenza e terrorismo (une approche très intéressante de Potere Operaio, la matrice des Brigades Rouges), et une petite anthologie de poèmes catholiques (très amusants) de Péguy". Après un passage sur l'étymologie des mots désignant la beauté, on apprend qu'elle se nomme Rosa Ostreech mais elle pourrait tout aussi bien être l'auteur. L'histoire contenue dans celle de la narratrice est la vie d'un anthropologue hollandais imaginaire, Johan Van Vliet, l'auteur de la "Théorie des Transmissions Moïques" étudiée par le professeur de philosophie qu'elle veut séduire. Selon la Théorie des Transmissions Moïques, il existerait un "trauma infantile" de l'espèce humaine, né des "persécutions endurées par les premiers hominidés" et qui expliquerait la propension de l'homme à la violence et à la prédation. Mais la narratrice séduit d'abord Collazo, un écrivain de gauche et ancien Montonero (militant péroniste des années soixante-dix).
L'action se déroule dans le Buenos Aires actuel, avec ses soirées branchées et ses agressions nocturnes.
Il y a aussi le couple Pabst et Kamtchowsky, des intellectuels d'une vingtaine d'années qui cherchent à compenser leur laideur physique par l'habileté de leurs neurones. Idylle à quatre ou site internet pirate, les jeunes gens ne s'interdisent aucune expérience. L'histoire que la leur contient, c'est celle retracée par les bribes du journal que tenait Vivi, jeune activiste et tante de Kamtchowsky, une disparue comme l'Argentine en compte depuis les années de dictature.


Tout au long du récit, aucun des deux couples principaux ne prend vraiment le dessus. Aux théories qu'ils échafaudent méticuleusement, les personnages font ainsi succéder les expérimentations. Le sexe entre pour une bonne part dans ce qu'ils mettent en application. Pourtant, plaisir et sensations semblent absents, contrairement à ce que l'on peut trouver par exemple chez Michel Houellebecq. La façon dont ces expériences sont décrites donne en effet une impression d'inabouti, comme si les personnages craignaient de se trouver confrontés à des conclusions moins séduisantes que leurs spéculations. Un anthropologue demeuré inconnu, un ancien militant agressé par ceux dont il défend la cause, un couple plus pudique qu'il ne le proclame, autant d'issues qui montrent la difficulté de juxtaposer les idées et le vécu.

Comme on retrouve le sexe sous forme de métaphores, les allusions à l'histoire de l'Argentine s'avèrent régulières. En cela, c'est un livre très argentin, dans le sens où les descriptions historiques sont rares mais les allusions nombreuses. L'histoire et ses tourments sont supposés connus. Enfin, des références culturelles argentines apparaissent parfois au détour d'énumérations très précises, en particulier pour la littérature et le cinéma des années quatre-vingts. Un point de vue qui paraît très intéressant dans cet ouvrage luxuriant, qui mêle érudition et liberté sexuelle.


Les théories sauvages : roman / Pola Oloixarac ; traduit de l'espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon.
Paris : Seuil, DL 2013. - 252 p.
ISBN : 978-2-02-103545-2 : 21 €
Titre original : Las teorías salvajes.
www.seuil.com
Images : couverture du livre (droits réservés) et la station de métro Malabia, à Buenos Aires (source Wikimedia Commons).

August 12, 2012

La libération des yawaris


Avec "La fureur de la langouste", son troisième roman, Lucía Puenzo nous emmène une nouvelle fois dans un milieu qu'elle semble bien connaître : celui des riches familles argentines et leurs nombreux lieux de villégiature, de Buenos Aires à Punta del Este, en Uruguay.
Tino, onze ans, est le fils d'un puissant homme d'affaires nommé Razzani, traqué par la justice après la diffusion d’un reportage télévisé à son sujet. À travers le regard de Tino, d’autres enfants ou encore celui des domestiques, on assiste à l’effondrement de cette famille.
En témoignent les titres des chapitres, le livre est structuré autour de l'enfance et, avec elle, du jeu et du monde animal.

Dès le début du roman, on plonge dans une enfance forcée de laisser place, bien trop vite et bien trop tôt, à la maturité. Le père de Tino est soudainement poursuivi par les services de police, la maison familiale est perquisitionnée, y compris la salle de jeux des enfants. Symboliquement, l'enfance est violée. Déjà, Tino a quitté l’innocence, "son corps et son âge sont tout ce qui lui reste de l’enfance." Quant au jeu qui s'impose au fil des événements, les échecs, il n’est pas vraiment un jeu destiné aux enfants. Ce qui s'ensuit n'est que recherche, par Tino, ses sœurs et son amie-ennemie Maia, de sens et de valeurs où se réfugier pour continuer à se construire.
En effet, la figure centrale, celle à laquelle Tino s'identifie, c'est son père. Son père, dont le plat préféré est la langouste au xérès, aime se comparer au crustacé. On découvre aussi un chasseur passionné qui emplit l'une de ses propriétés de ses trophées empaillés, comme une tête de cerf rouge. Mais, assassiné – ou caché comme une langouste en attendant que la tempête passe –, ce père disparaît. Le modèle s’effrite.
Après ce traumatisme, Tino doit retrouver des repères. Il y a bien la domestique paraguayenne et le fidèle garde du corps, mais ces piliers, quoique solides, ne suffisent pas. C'est en lui que Tino veut trouver les ressources pour rebondir. Les éléments auxquels les enfants essaient d’abord de se raccrocher, les animaux, constituent quelques preuves tangibles de leur passé heureux mais révolu. Il faut désormais affronter la réalité présente. 

À travers la relation d'amour-haine qui unit Tino et Maia, est évoqué le lien ambigu qui existe entre les médias et le monde des affaires, entre utilisation, proximité et défiance réciproques. Car le célèbre présentateur de télévision à l’origine de la chute de Razzani se trouve aussi être le père de Maia, la camarade d’école de Tino. Bien qu’on en sache encore moins au sujet du père de Maia que sur celui de Tino, le dénouement semble similaire pour les deux hommes. "À présent nous sommes pareils", écrit Tino à Maia. L'univers des médias ne s’avère pas moins violent que celui des affaires, aussi mafieuses soient-elles. Paradoxalement, ce sont les médias qui mettent en avant un monde manichéen, utopique mais vendeur, tandis que les enfants, et Tino le premier, font l'expérience d'une vie plus nuancée, où tout n'est pas si tranché et où il est difficile de se situer. Entre bluff des échecs, des affaires et morale inquisitrice des médias, il s’agit de déjouer les apparences et de maîtriser les prises de conscience qui en découlent. C’est le jeu.
Or, leur salut, les enfants vont le trouver dans la tradition paraguayenne ancestrale et les yawaris, ces esprits qu'on libère avec les cendres d'un défunt. Dans une ambiance à la limite du fantastique mais loin du réalisme magique, Lucía Puenzo relie à nouveau les mondes moderne et traditionnel dans une crise identitaire individuelle – qui cache peut-être aussi celle de l'Argentine d'aujourd'hui.


Ce roman d'apprentissage est écrit dans la langue simple et efficace qui caractérise l'auteur et qui, ici, a gagné en finesse. On aimerait encore que les sous-entendus ne soient pas systématiquement explicités. Comme celui-ci par exemple, à propos des rites funèbres : "C’est la seule chose que Paraguay a gardée en mémoire : les histoires de danses qui duraient une nuit entière, les images concrètes des os triturés, les citrouilles, et la cire qui les isolait pour toujours. En revanche, depuis des années, il a oublié que la cérémonie est une façon d’accepter la disparition et de l’intégrer comme un souvenir." Le texte et le lecteur y perdent plus qu'ils n'en tirent profit. Néanmoins, l'ensemble se lit très bien : une intrigue prenante, un récit rythmé avec, rappelons-le, une description acérée du monde des médias.
Une excellente lecture d'été.

La fureur de la langouste : roman / Lucía Puenzo ; traduit de l'espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet.
Paris : Stock, impr. 2012. - 211 p.
Collection La cosmopolite.
ISBN : 978-2-234-07035-6 : 19 €
Titre original : La furia de la langosta.
Images : couverture du livre et photo de l'auteur par Laura Ortego (droits réservés) 

May 14, 2012

Les animaux dénaturés

Les éditions Métailié ont publié la traduction française d'un classique de la littérature latino-américaine, paru à l'origine en 1961 : El Sexto. El Sexto, c'est le nom d'une ancienne prison péruvienne située en plein centre de Lima et qui servit notamment sous le régime dictatorial d’Oscar Benavides (1933-1939). L'auteur lui-même, José María Arguedas, y fut détenu pendant huit mois après avoir été arrêté lors de manifestations étudiantes en 1938. Ce roman s'inspire de la propre expérience de l'auteur et, comme l'annonce la traductrice Ève-Marie Fell dans la préface, "El Sexto est plus proche de la littérature concentrationnaire que du récit carcéral traditionnel". Nous voilà prévenus.


Après une détention provisoire au Dépôt (La Intendencia), le personnage principal, le jeune Gabriel, est transféré à El Sexto. Chanceux, il est placé dans la cellule du détenu le plus honnête, le communiste Cámac. Ce dernier lui apprend que la prison se divise en trois niveaux : les assassins et les clochards au rez-de-chaussée, ceux accusés de petits délits au premier étage et, traités avec plus d'égards, au second, les prisonniers politiques. Rapidement, Gabriel découvre l’imperméabilité de chaque étage pour quiconque n’en est pas locataire. Idéaliste, sans appartenance politique, Gabriel se frotte aussi aux partis politiques présents à son étage et à la haine qu'ils se vouent. Ces deux partis, les communistes et les membres de l'Apra (l'Alliance populaire révolutionnaire américaine, fondée en 1924), qui se battent pour les ouvriers – leurs meneurs sont torturés et jetés en prison pour les mêmes raisons –, ne s'unissent pourtant qu'à des moments éphémères comme la mort d'un des leurs. Les membres de l'Apra, nombreux, se considèrent comme des patriotes, contrairement aux communistes pro-russes. (L'Apra prendra les rênes du Pérou en 1985.)
D’un autre côté, on s'aperçoit de la force de ces partis pour les individus qui en font partie. Alors qu’un prisonnier doit faire preuve d’une force de caractère exceptionnelle pour ne pas être broyé par la détention – en particulier à El Sexto –, un détenu sans clan se trouve plus vite isolé, donc affaibli. Or, à travers leur idéologie commune, les membres d'un même parti sont solidaires entre eux, leur groupe les soutient. Ce n'est pas le cas de Pascamayo, par exemple, "entrepreneur apolitique, emprisonné par vengeance". Souffrant d'une maladie que le médecin de la prison refuse de reconnaître et de soigner, il se suicide "parce que son moral ne supportait plus l'enfer dans lequel il vivait" et notamment le spectacle de la prostitution d’homosexuels torturés jusqu'à la folie.

Construit sur de nombreux dialogues, le récit nous plonge dans la saleté ("la nuit, El Sexto pue comme si tous les détenus étaient en train d'y pourrir"), la violence de tous les instants, le spectacle inévitable de cette violence et le vice poussé à l'extrême. Le vice habite certains détenus comme les quelques dirigeants inhumains de cette prison, tel le lieutenant de police, "un être dénaturé, (...) né du vent mauvais". En définitive, c’est la déchéance de l’homme que décrit ce roman. Et dans un lieu comme El Sexto, cette déchéance, qu’elle soit physique ou morale, s’en trouve considérablement accélérée. Parallèlement, de nombreux autres détenus et employés de la prison sont des Indiens de la sierra. Alors surgit parfois, soupir nostalgique, rêverie pleine d'espoir, la fibre indigéniste de José María Arguedas. Le récit est en effet ponctué de chants en quechua et d'images fortes comme cette évocation du défilé des condors. L'espoir de Gabriel, on le retrouve aussi lorsqu'il tente de saisir au vol des bribes de la vie de Lima, à quelques mètres et néanmoins si éloignée, et quand il essaie d'apercevoir l'île de San Lorenzo derrière les nuages.
Un amour profond du Pérou anime ce roman. Un souffle patriote transpire des discours enflammés, des hymnes communistes et apristes.
Cette œuvre engagée a réussi le passage du temps.


El Sexto / José María Arguedas ; traduit de l'espagnol (Pérou) par Ève-Marie Fell
Paris : Métailié, 2011. - 187 p.
ISBN : 978-2-86424-759-3 (br.) : 18 €
Collection Bibliothèque hispano-américaine
Titre original : El Sexto
Image : couverture du livre (droits réservés) 

December 01, 2011

Voyage vers l'oubli

Loin d'où aborde la question de l'émigration des nazis en Amérique du Sud à la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Un jour de janvier 1945, une jeune femme d'origine viennoise s'enfuit d'un camp de la Wehrmacht en Pologne, dans lequel elle était employée comme archiviste. En effet, elle a entendu les rumeurs : les Allemands sont sur le point d'être vaincus ; elle prend peur. Avec sur elle une fausse carte d’identité et vingt kilos de dents en or qu'elle a subtilisés au camp, elle va traverser l'Europe seule et, de Teschen, passer par la ville tchèque d’Ostrava, Brno, Vienne, Trieste ainsi que Gênes. Elle arrivera enfin à Buenos Aires.



Le roman nous emmène, par étapes, jusqu'en décembre 2008, alors que son fils cherche toujours à connaître son histoire. Thème récurrent chez Edgardo Cozarinsky, l’identité s’impose ici comme trame de fond. Une identité que l'on cache, que l'on change. Une identité qui peut rester à tout jamais mystérieuse aux yeux de certains. Dans le même temps, le personnage principal montre que l'on peut changer qui l'on est sans changer ce que l'on est. Cette femme est en effet déroutante en ce qu'elle ne remet rien en question. Elle continue à admirer les nazis -dont le médecin eugéniste du camp-, à abhorrer les juifs. Elle vit au présent, tantôt craintive, tantôt insensible, mais jamais dans l'introspection. Aussi contradictoire que cela puisse paraître, il s'agit d'un changement d'identité sans remise en cause de soi, en quelque sorte. Comme le montre la citation d'Emily Dickinson en tête du troisième chapitre, cela n’empêche pas les méandres de la mémoire de s’avérer dangereux. Laisser libre cours à ses souvenirs, c’est risquer de remettre en cause l’oubli que l’on est venu chercher dans cette contrée lointaine. Or cette femme aspire à l’oubli, mais sans lui donner du sens. Ce qui la rend plus vulnérable aux soubresauts de sa mémoire.



Et puis, avec ces personnages qui ne se sentent jamais chez eux, dans un "pays d'asile plus que d'adoption", est abordé le thème de l'errance. "Où aller quand on ne sait pas d'où l'on vient ?", semble se demander Federico, le fils en perpétuel questionnement identitaire, lui. À l'image du juif errant mythique, aller loin, mais loin d'où ?
Une errance sans point de départ, mais aussi sans fin.

Loin d'où : roman / Edgardo Cozarinsky ; traduit de l'espagnol (Argentine) par Jean-Marie Saint-Lu.
Paris : B. Grasset, impr. 2011. - 191 p.
ISBN 978-2-246-77141-8. - 16 €
Titre original : Lejos de dónde.
Images : couverture du livre et portrait de l'auteur par Leandro Teysseire (droits réservés)

May 25, 2011

Les mots

Dans La tante Julia et le scribouillard, Mario Vargas Llosa nous livre un récit d'inspiration autobiographique, écrit à la première personne : Varguitas a dix-huit ans et rêve de devenir écrivain. Il tente de faire publier les nouvelles qu'il écrit pendant le temps que lui laissent d’ennuyeuses études de droit et son petit emploi de journaliste dans une radio de Lima. Il tombe amoureux de Julia, sa tante par alliance, de quinze ans son aînée et récemment divorcée.

Le roman nous conte ainsi les amours semées d'embûches de Julita et Varguitas, tandis que s'y imbrique l'univers très sud-américain des feuilletons radiophoniques. Comme les auditeurs péruviens, nous suivons les épisodes que Pedro Camacho, l'écrivain à succès si prolifique, fait naître de son imagination apparemment insatiable. Mais bientôt la machine se dérègle et les personnages radiophoniques se mélangent. Pourtant, alors que l'on se lasse un peu de ces histoires qui dégénèrent, les projets du narrateur nous tiennent de plus en plus en haleine. Et les deux lignes du roman se rejoignent ici, dans une réflexion sur l'écriture qu'annonçait déjà l'épigraphe. Qu'est-ce qu'écrire ? Quels sont les critères qui permettent de désigner quelqu'un comme écrivain ou comme journaliste ? Peut-on vivre de l'écriture ? Jusqu'où l'écrivain maîtrise-t-il ses personnages ? Telles sont les questions que se pose notre jeune narrateur et aspirant écrivain pendant qu'il observe avec admiration Pedro Camacho au travail. Ce qui permet en plus à Mario Vargas Llosa de jouer avec les idées reçues, nombreuses en la matière.

Dans ce roman volubile, l'auteur montre aussi qu'il aime les mots. La langue est à l'image de tante Julia, rapide et "fraîche comme une laitue". Les mots foisonnent, surgissent joyeusement et nous surprennent. Une richesse de vocabulaire et une légèreté de ton qui se savourent avec jubilation.

Or malgré le déclin et jusqu'à la fin, Pedro Camacho garde sa supériorité grâce aux mots qu'il emploie. Aurait-on trouvé là l’une des caractéristiques des grands écrivains ? Assurément, et nous en avons un parfait exemple sous les yeux. Parfait côté romancier, bien sûr. Quant à l’homme et sa volte-face politique, c’est une autre histoire.

La tante Julia et le scribouillard / Mario Vargas Llosa ; traduit de l'espagnol par Albert Bensoussan.
[Paris] : Gallimard, impr. 2010. - 469 p. - Collection Folio.
ISBN 978-2-07-037649-0.

March 08, 2011

Pichulita tombera

Dans l’œuvre de Mario Vargas Llosa, Les chiots est un petit récit qui passe presque inaperçu.
C’est pourtant un véritable roman, poignant et grave, qui ne s’oublie pas. Il retrace toute la vie du jeune Cuéllar, surnommé Pichulita / Petit-Zizi après avoir été mordu aux parties génitales par un chien. Dès lors, il s’enfonce inexorablement dans le malheur.
Car il s’agit bien d’une chute, ou plutôt d’une agonie, d’une lutte pour se maintenir à flot, comme ces images de Cuéllar nageant dans les vagues de Lima. On y est irrésistiblement attiré jusqu’à la fin, dans un enchaînement terrible.
Les phrases sont tantôt jeunes et vives, sautillantes comme les personnages, tantôt morcelées et fragiles comme le héros, mais les métaphores sont cruelles comme la société péruvienne qui le rejette.
Avec une pointe de réalisme magique, le style adopté par l’auteur s’avère extrêmement original, les voix s’entremêlent mais le point de vue reste extérieur : nous assistons, impuissants, à la descente aux enfers du pauvre Cuéllar.
La fin du roman est sèche comme la condamnation, pour la première fois explicite, de Cuéllar par ses meilleurs amis. Eux ont choisi – ils l’ont pu – le bon camp, celui des personnes bien sous tous rapports. Cynique et marquant.

Les chiots = Los cachorros / Mario Vargas Llosa ; traduit de l'espagnol, préfacé et annoté par Albert Bensoussan.
[Paris] : Gallimard, impr. 2010. - 126 p.-16 p. de pl.
Collection Folio bilingue.
ISBN 978-2-07-038435-8.