November 23, 2016

Saisons et solitudes

Après l'hiver est le troisième roman de la Mexicaine Guadalupe Nettel.
C'est tantôt Cecilia, une jeune étudiante mexicaine qui élit domicile à Paris, tantôt Claudio, un New-Yorkais né à Cuba, qui relatent les événements. Tour à tour, y compris lorsqu'ils se rencontreront, Cecilia et Claudio livrent un point de vue personnel et sans fard sur leur état psychique, leurs doutes, leurs joies.


On oscille ainsi entre la vie à New York, Paris et ses cimetières, tandis que des souvenirs de Oaxaca et d'El Cerro, à La Havane, ressurgissent de temps à autre. Pendant longtemps, le lecteur est tenu à l'écart de l'actualité parce que ces personnages, enfermés sur eux-mêmes et solitaires, n'y prêtent pas attention. Ils écoutent souvent les bruits, ressentent parfois les saisons mais fuient le mouvement des humains. L'actualité surgit pourtant, à un moment, quand elle touche Claudio dans sa chair, avec toute la cruauté de sa trivialité.


Alors malgré quelques petites imperfections, dans la traduction française d'abord, ponctuée de coquilles et même de fautes, dans la construction du récit lui-même, où l'alternance des deux points de vue semble peut-être un peu prévisible, ce roman est une réussite.
Sans jamais en faire trop, avec des mots simples et sans complexe, Guadalupe Nettel confère à son récit un rythme qui tient le lecteur en haleine jusqu'au bout. Des cœurs et des corps bien vivants s'expriment ; ils disent tout, se décortiquent avec un naturel et une sobriété touchants.
L'amour et la mort, qui guette toujours au coin de la rue, s'entremêlent plus que jamais dans ce livre. D'ailleurs, les deux épigraphes de Baudelaire et de Roberto Bolaño n'annonçaient pas autre chose. Une double paternité littéraire qui se confirme tout au long du roman, où de nombreux écrivains français et latino-américains se répondent.

Une histoire émouvante dans un roman puissant : c'est Après l'hiver.


Après l’hiver, de Guadalupe Nettel ; traduit de l'espagnol (Mexique) par François Martin.
Paris : Buchet-Chastel, 2016.
293 p.
ISBN 978-2-283-02891-9 (br.) : 21 €
Titre original : Después del invierno. 2014.
www.buchetchastel.fr
Images : couverture du livre et portrait de l'auteur par Lisbeth Salas (droits réservés).

July 26, 2016

Le succès fou des loups

Les histoires de loups sont inusables et l'imagination des auteurs à ce sujet, infinie. Pour meilleure preuve ces trois livres destinés au jeune public.

Y a un louuuuhouu ! met en scène un loup et des cauchemars qui tentent d'effrayer une petite fille pendant la nuit. La situation se retourne plusieurs fois, aux dépens du loup... La trame, à l’humour décalé, recèle d'innombrables clins d'oeil aux contes traditionnels ; mots et dessins s'accompagnent dans un comique parfait.


Un agneau pour le dîner raconte l'histoire d'un agneau et d'un vieux loup affamé qui ne devaient jamais se rencontrer. Pourtant, les clichés laisseront bientôt place à un duo d'une tendresse rare.


Dans cette même collection qui ne propose que des histoires belles et simples, Bouh ! nous présente le courage et le calme de la petite Marilou, qui feront perdre leurs moyens aux loups qui veulent la croquer. Stratagèmes à utiliser face à tous les grands méchants loups qui se trouveront sur le passage du petit lecteur dans sa vraie vie.


Ces histoires de loups font ainsi revivre les peurs ancestrales, les frayeurs enfantines pour mieux les contrecarrer. Sans dramatiser. Les enfants, du reste, ne s'y trompent pas : ils en redemandent.
Preuve, s'il en fallait, que les loups ne sont pas démodés du tout.


Y a un louuuuhouu ! / André Bouchard.
Paris : Seuil Jeunesse, DL 2014.
40 p.
ISBN 979-10-235-0353-1 : 13,50 €
seuiljeunesse.com

Un agneau pour le dîner / texte de Steve Smallman ; illustrations de Joelle Dreidemy ; traduit de l’anglais par Mim.
Toulouse : Milan, DL 2012.
25 p.
Collection Le coffre à histoires.
ISBN 978-2-7459-5791-7 : 4,99 €
editionsmilan.com


Bouh ! / texte de Christine Palluy ; illustrations de Catherine Proteaux.
Toulouse : Milan, DL 2012.
20 p.
Collection Le coffre à histoires.
ISBN 978-2-7459-5790-0 : 4,99 €
editionsmilan.com

Images : couverture des livres (droits réservés)



September 04, 2015

Noyade

Hannibal, un homme névrosé et alcoolique, se débat depuis une quarantaine d'années avec ce que la vie lui a légué en matière de famille : un historien célèbre mais père écrasant, insensible et qui, décédé récemment, lui laisse un héritage aux clauses tyranniques en plus de ce prénom si difficile à porter ; une mère qui a abandonné sa famille alors qu'il était encore enfant et n'a jamais donné de nouvelle ; une sœur qui reproduit l'attitude dominatrice du père à son égard avant de s'expatrier sur un autre continent.


Cet antihéros qui occupe la place centrale du livre est un homme faible et inadapté, du moins dans ses signes extérieurs, et dépassé par ses tourments intérieurs. Suivant le chemin paternel, il s'est essayé à une carrière d'historien, mais avec une approche différente de celle de son père. L'issue en fut un fiasco complet parce que son père et ses pairs ne lui laissèrent aucune chance de se faire une place dans le monde universitaire.
Broyé, sa carrière anéantie et s’étant mis à boire, Hannibal se retrouve alors à taper des thèses d'étudiants dans la misérable chambre qu'il partage avec un vieillard dément.

Situé dans un pays indéterminé d’Amérique latine, ce roman traite donc de la relation filiale et du poids de l'enfance - ses présences, ses absences - avec lequel il faut réussir à composer.
Un homme se débat pour avoir le dessus sur lui-même, il tente de surnager dans cette marée incessante qui semble s'abattre sur lui.
Le point culminant du récit se situe au moment de l'inondation et de la noyade qui s'ensuit. C'est d'abord une métaphore de l'état d'esprit permanent de notre personnage, puis, comme il le pense lui-même, cet événement concret donne vie à ses tourments et les lui fait oublier. À ce moment, il saisit la possibilité de s'extraire de son âme abîmée au profit de son corps qui demande de l'action : "Je venais de retrouver la sensation d'avoir un corps au-dessous du cou, un corps dont l'histoire frémissait sur toute l'étendue de sa peau. Cette nouvelle perception corporelle tenait peut-être à ce que mon escarmouche avec la mort avait eu lieu sur un plan nettement physique, étranger à mes doutes et mes obsessions habituelles. J'avais affronté la mort comme n'importe qui, comme un chien ou comme un oiseau, sans une ombre de gloire, sans épitaphe, sans proches."


Ce livre est aussi, sur un plan secondaire, une analyse du milieu universitaire et du traitement de l'histoire comme discipline. Le monde universitaire y est dépeint comme assez frileux et violent à l'encontre des approches originales. Un véritable questionnement est amené au sujet de la reconnaissance par les pairs, qui semble une condition sine qua non de l'accès au public et du succès auprès de lui. Est amorcée une réflexion sur ce qu'est l'histoire et comment la raconter : doit-on, comme Hannibal le pense longtemps, rapporter les faits seuls avec pour conséquence une aridité pouvant aller jusqu'à l'illisibilité ? Ou bien doit-on, comme les historiens à succès tels que le père d'Hannibal, envelopper - voire étouffer - les faits, pour les rendre vivants, dans une série d'intentions et d'émotions aussi hypothétiques qu'invérifiables ?
Il semble que ce dernier point de vue, méprisé au début par Hannibal, conquière petit à petit cet ex-historien redevenu simple lecteur.

En effet, après cet épisode fondateur, cette renaissance, petit à petit, tout devient un peu plus simple pour Hannibal. De la douceur surgit parfois, et de plus en plus : sous forme de souvenirs d'abord (les souvenirs de la douceur maternelle ne sont plus tabous), puis de petits plaisirs présents qui prennent le dessus sur les problèmes, qui, eux, se règlent progressivement. Il peut désormais se dire, sans honte : "Qu'est ce que j'attendais ? Que la vie se présente ponctuellement, aux heures de bureau, pour me demander pardon des privations infligées et me rendre, en petits paquets bien emballés tout ce qui m'avait été volé ?"
La reconquête de soi est entamée.

Nous est ainsi donné à suivre un cheminement plein d'hésitations mais aussi d'humour, qui semble conseiller : dédramatisons et rions de nous-mêmes, nous finirons par sortir la tête de l'eau !


Scipion, de Pablo Casacuberta ; traduit de l'espagnol (Uruguay) par François Gaudry.
Paris : Métailié, 2015.
261 p.
ISBN 978-10-226-0145-0 (br.) : 18 €
Collection : Bibliothèque hispano-américaine.
Titre original : Escipión.
editions-metailie.com
Images : couverture du livre et portrait de l'auteur par Philippe Matsas (droits réservés).

July 23, 2015

Déforestation assassine en Amazonie

Mercredi 22 juillet 2015, France inter a diffusé une émission inouïe dans le cadre de son "Débat de midi" : les deux principaux invités, Valdelice Veron et Natanael Vilharva-Cáceres, respectivement porte-parole et meneur indigènes du peuple des Guarani Kaiowá en Amazonie brésilienne, ont montré comment, depuis des années, les parties prenantes de l’agrobusiness les chassent de leurs terres en incendiant leurs villages et en violentant leurs peuples. Ces crimes sont commis dans le but de détruire la forêt, puis de planter de la canne à sucre pour produire de l’éthanol, du soja pour nourrir les élevages – notamment européens.

Une destruction exponentielle de notre meilleur allié contre la pollution et le réchauffement climatique : l’arbre. Une déforestation suicidaire pour l’espèce humaine et la biodiversité, aussi.

L’émission a également donné quelques pistes pour commencer à contrarier ce phénomène depuis chez nous, dans notre vie quotidienne.

Un sujet tellement important et si peu médiatisé jusqu’ici, à écouter de toute urgence.


January 15, 2015

Patience et longueur de temps...

... font plus que force ni que rage. Cette conclusion de La Fontaine pourrait résumer la petite histoire de gastéropodes que Luis Sepúlveda nous raconte aujourd'hui. Après Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler - une merveille - et Histoire du chat et de la souris qui devinrent amis, il revient donc à la littérature pour la jeunesse.


Une colonie d'escargots vit paisiblement au Pays de la Dent-de-Lion, un havre préservé sous les feuilles d'acanthe d'un pré. Mais, contrairement à ses semblables, un jeune escargot ne se satisfait pas de cette tranquillité : il voudrait avoir un nom bien à lui et connaître les raisons de sa lenteur. Il entreprend donc un voyage afin de tenter de répondre aux questions qu'il se pose. Après de multiples rencontres, il reviendra chez lui transformé, mûri et investi d'une mission périlleuse.

Raconté avec des phrases longues et des mots choisis, le parcours de l'escargot prend des allures de roman d'apprentissage. Le héros avance mais non sans hésitation, sa personnalité évolue doucement.

Le petit lecteur se met toujours à la place des animaux et le monde n'est vu qu'à travers le point de vue de ces derniers. Or dans ce monde-là, toute intervention humaine est perçue comme dangereuse et le lecteur peut se rendre compte de la fragilité de la nature. En cela, cette histoire constitue un véritable éveil à l'écologie.

Ce conte a en effet plusieurs facettes. Peuplé d'animaux personnifiés, il est un récit classique destiné aux enfants. Il s'avère aussi très réaliste puisque plein de détails biologiques concernant les escargots.

Cette fable est surtout un texte très littéraire. Moins rapide et moins tonitruant que d'autres ouvrages destinés à la jeunesse, il nécessite de s'installer au calme pour apprécier posément son style délicat. C'est enfin un beau livre, ponctué de magnifiques dessins en noir et blanc et agrémenté d'une couverture rafraîchissante.

Une histoire belle et calme pour les enfants qui aiment... les histoires.


Histoire d'un escargot qui découvrit l'importance de la lenteur [Texte imprimé] / Luis Sepúlveda ; dessins de Joëlle Jolivet ; traduit de l'espagnol (Chili) par Anne-Marie Métailié.
Paris : Métailié, 2014.
92 p.
ISBN 978-2-07-014693-2 (br.) : 16,90 €
Collection : Bibliothèque hispano-américaine.
Titre original : Historia de un caracol que descubrió la importancia de la lentitud.
editions-metailie.com
Images : couverture du livre et portrait de l'auteur par Daniel Mordzinski (droits réservés).

December 01, 2014

Le palimpseste de la mémoire

Par une chaude après-midi du mois de septembre 2013, le téléphone sonne au domicile parisien de l'écrivain Jean Daragne. Une voix d'homme, "molle et menaçante" propose une entrevue à l'écrivain afin de lui restituer son carnet d'adresses, perdu un mois auparavant. S'ensuivent plusieurs rencontres chargées de tension entre Jean Daragne, l'homme du téléphone Gilles Ottolini et sa compagne Chantal Grippay.


Puis la tension monte et le suspense avec elle ; une menace diffuse plane sur les épaules du narrateur, le lecteur a besoin de réponses. Il règne parfois une ambiance d'irréel. Il est question d'un photomaton et d'une femme connue dans le passé, Annie Astrand. On pense d'abord à une ancienne amante du narrateur, puis on se rend compte qu'elle lui a tenu lieu de mère un moment et est sans doute bel et bien devenue son amante ultérieurement.
Ensuite, une phrase nous alerte : "Il ne faut jamais compter sur personne pour répondre à nos questions." Nous voilà prévenus. On en est alors à la moitié du récit. Cette phrase témoigne à la fois de la résignation du narrateur face aux innombrables questions relatives à son histoire personnelle qui semblent restées sans réponse et à la fois une sorte de contrat passé avec le lecteur : inutile de chercher des réponses aux questions que se pose avec nous le narrateur. À partir de là, nous faisons corps avec Jean Daragne, nous épousons son état d'esprit pour nous laisser "dériver" au gré de ses pensées, de ses réminiscences et, comme lui, "faire la planche".
La tension retombe doucement.
Et soudain, la chute, dernière phrase du livre qui nous révèle un élément essentiel du parcours du narrateur – et de l'auteur. Cette chute apparaît comme la clé de ce roman, mais elle n'ouvre pas toutes les portes, loin de là. Nombre de questions restent sans réponse pour le lecteur comme elles le demeurent depuis bien longtemps pour le narrateur.


Maintenant, observons certains des éléments qui caractérisent ce récit. Un récit bref, peu de personnages, un lieu circonscrit (Paris) mis à part les lieux du passé. Une atmosphère légèrement fantastique, avec notamment une robe aux hirondelles portée peut-être par Chantal Grippay dans un passé indéterminé et qui reste posée chez Jean Daragne, comme une présence mystérieuse. Un style elliptique, des phrases simples et plutôt courtes chargées de sous-entendus, de souvenirs, de non-dits. Une tension croissante, à un moment donné, mais rien qui ne se passe vraiment.

Tous ces éléments stylistiques convergent vers un constat sur la nature de ce récit : il a tout d'une nouvelle – un peu longue, mais tout de même. Les rencontres avec ces gens étranges et hostiles n'étaient peut-être, finalement, que le fruit d'une divagation du narrateur, un jour solitaire de forte chaleur. Et, en définitive, il est possible que ce récit soit le simple résultat d'un moment de crise intense dans l'esprit du narrateur, produit par la "piqûre d'insecte" que put constituer pour lui la sonnerie de son téléphone. Dès lors, comme pour une nouvelle, on est tenté de relire ce texte afin de le voir sous un autre jour.
M. Modiano, vous êtes un sacré nouvelliste, n'est-ce-pas ?


À plusieurs titres aussi, ce récit livre une réflexion sur l'écriture et, thème récurrent chez Patrick Modiano, sur la mémoire et l'identité.
Jean Daragne avoue qu'il est devenu écrivain pour retrouver cette femme, qu'il a écrit son premier roman "à la manière d'un avis de recherche".
L'épigraphe de Stendhal annonce aussi que, pour le romancier comme pour l'individu, rechercher la vérité est un leurre. En effet, d'une façon ou d'une autre, tout le monde décourage le narrateur de le faire. Alors "pour que tu ne te perdes pas dans le quartier", cette petite phrase que l'on mit dans sa poche avec son adresse – si provisoire – quand il était enfant, cette petite phrase lui apparaît maintenant comme un pied de nez, à lui qui a passé le reste de sa vie à constater que l'on ne voulait pas répondre à ses questions ou, pire, qu'on tentait de nier et de transformer ses souvenirs.
Sa mémoire elle-même lui joue des tours : "Il était en présence d'un palimpseste dont toutes les écritures successives se mêlaient en surimpression". Il se rend compte que, dans son esprit, les faits relatifs à son histoire, symbolisés par les innombrables lignes des feuillets d'un dossier, sont recouverts par d'autres lignes, plus ou moins volontairement, pour échapper à l'inconfort de souvenirs trop douloureux. Voilà pourquoi, notamment, il lui semble si difficile de se reconnaître quand il était enfant.

Mais "parmi les points de repère de ma vie, les étés compteront toujours, bien qu'ils finissent par se confondre, à cause de leur midi éternel", écrit l'auteur dans Pedigree. Or, le premier roman du narrateur Jean Daragne s'intitulait "Le Noir de l'été" tandis que, juste avant la chute de notre récit, une phrase mentionne que "c'était le premier jour des grandes vacances". Là aussi, étés et moments clés se rejoignent.


Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier : roman / Patrick Modiano.
[Paris] : Gallimard, impr. 2014.
145 p.
ISBN 978-2-07-014693-2 (br.) : 16,90 €
www.gallimard.fr
Images : couverture du livre et photo de Patrick Modiano par Catherine Hélie (droits réservés).

November 30, 2014

À lire également

- Tempête : deux novellas, par J. M. G. Le Clézio (Gallimard, 2014 ; ISBN 978-2-07-014535-5) :
un ensemble de deux longues nouvelles contemporaines, deux vies de femmes qui ont la mer dans leurs veines.

- Les bonnes nouvelles de l’Amérique latine : anthologie de la nouvelle latino-américaine contemporaine (Gallimard, 2010 ; ISBN 978-2-07-012942-3) :
préfacé par Mario Vargas Llosa, un recueil de nouvelles d’écrivains nés à partir de 1960, issu de cette terre de la nouvelle qu’est l’Amérique latine.


February 01, 2014

Le roseau Montaigne et les chênes philosophes

Pour faire suite à la série de chroniques délivrées sur France Inter en 2012 et dénommées "Un été avec Montaigne", Antoine Compagnon, professeur au Collège de France, a réuni ces séquences dans un livre éponyme.

Les textes sont rassemblés selon le format radiophonique, en quarante brefs chapitres de trois pages ponctués, pour chacun, de fragments des Essais.
En bon vulgarisateur, Antoine Compagnon explique simplement les propos de Montaigne. Dans le même temps, en nous donnant accès au texte original, il réussit à prouver que Montaigne n'est pas si difficile à parcourir et nous incite à le lire.
Antoine Compagnon livre un passage des Essais où Montaigne décrit sa manière de lire : "Là je feuillette à cette heure un livre, à cette heure un autre, sans ordre et sans dessein, à pièces décousues"*. Et justement, ce recueil, tout comme les Essais d'ailleurs, peut se lire du début à la fin, dans l'ordre, mais aussi, si l'on veut, en picorant.


Avec ce choix d'extraits, Antoine Compagnon montre pourquoi Montaigne est encore si actuel et comment, depuis la Renaissance, il parvient à traverser les siècles avec autant de facilité.
Quatre raisons majeures semblent se dégager :

- le récit d'une vie
Montaigne aime parcourir les livres d'histoire où, bien plus que des événements eux-mêmes, il est curieux des vies, des anecdotes et du cheminement des consciences. "Amateur de vies, Montaigne s'est donc mis à écrire la sienne", un exemple parmi d'autres et non pas une somme de prescriptions.

- la langue
Au lieu du latin, Montaigne a choisi le français pour écrire les Essais afin que les femmes, alors moins éduquées aux langues anciennes que les hommes, puissent le lire. Ce faisant, nous explique Antoine Compagnon, "en renonçant à la langue monumentale des Anciens, il livre ses réflexions dans un parler instable, changeant, périssable, avec le risque de devenir bientôt illisible". Or ce français, si fragile apparemment, est devenu un investissement à long terme.

- la tolérance
En ce seizième siècle en proie aux persécutions religieuses, Montaigne a osé écrire des choses qui n'allaient pas de soi. Anticolonialiste, contre la torture, prudent à l'égard de la religion, "Montaigne s'élève contre toute forme de cruauté et prône la tolérance, l'indulgence. Peu de sentiments le définissent mieux que ceux-là".

- la contradiction, le doute et l'humilité
Montaigne n'a peur ni de se contredire, ni d'être contredit. Érudit, il reconnaît pourtant l'étendue de son ignorance. Il répète à loisir qu'il n'a pas de mémoire, qu'il est "un philosophe imprémédité et fortuit"** et que lui, pas plus qu'un autre, n'est véritablement capable d'aller au fond des choses. "Ce qui rend Montaigne si humain, si proche de nous", résume Antoine Compagnon, "c'est le doute, y compris sur lui-même. Il hésite toujours, partagé entre le rire et la tristesse. Au bout des Essais, cet homme qui leur a voué la plus belle part de sa vie en est encore à se demander s'il a perdu son temps".

"L'art de vivre" de Montaigne, parce qu'il est très ouvert, lui permet de s'adapter à chaque époque. Et visiblement, tel le roseau de la fable, s'il y a une chose que Montaigne savait faire à merveille, c'est transformer ses défauts en qualités.
À nous maintenant de nous (re)plonger dans la lecture bienfaisante des Essais.


* Essais, III, 3. Cité p. 58 du présent ouvrage.
** Essais, II, 12. Cité p. 98 du présent ouvrage.
Les autres passages cités ici sont les propos d'Antoine Compagnon dans le présent ouvrage, référencé ci-après.


Un été avec Montaigne / Antoine Compagnon.
[Sainte-Marguerite-sur-Mer] : Éd. des équateurs ; [Paris] : France Inter, impr. 2013.
169 p.
ISBN : 978-2-84990-244-8 : 12 €
Collection Équateurs parallèles.
www.editionsdesequateurs.fr
Image : portrait de Montaigne par Dumonstier (source Wikimedia Commons)

September 21, 2013

Les p'tites poules et la grande casserole

"Mais poulequoi, poulequoi ?". Ainsi parlent les habitants d'un poulailler qui, un soir de grande fête et par l'intermédiaire d'un dromadaire, vendeur ambulant venu d'Orient, vont faire une découverte qui fera chavirer leurs papilles.


De rebondissement en rebondissement, les illustrations collent parfaitement à l'histoire, originale et gaie. Les traits arrondis donnent vie à des petites poules drôles et colorées ; les dessins sont pleins de détails amusants. Ajoutons à cela de nombreux jeux de mots et des clins d'œil aux contes que chacun comprendra selon son âge.
Le tout donne un livre très attachant, comme on aime en dénicher pour les enfants.
Les jeunes lecteurs peuvent d’ailleurs retrouver Carmélito, le petit coq rose, et ses amis dans d'autres aventures de la série Les P'tites Poules, destinée aux 6/9 ans ou aux 3/6 ans chez Pocket Jeunesse.


Les p’tites poules et la grande casserole / Christian Jolibois, Christian Heinrich.
[Paris] : Pocket Jeunesse, DL 2012. – 47 p.
Collection Les P’tites Poules.
ISBN : 978-2-266-22821-3 : 10,70 €
www.pocketjeunesse.fr
Image : couverture du livre (droits réservés)

September 06, 2013

Petite anthropologie portègne

Ponctué de quelques illustrations (photos, schémas), ce premier roman nous emporte dans un bouillon de théories touchant à de nombreux domaines de la connaissance, de la philosophie à la psychologie et la psychanalyse en passant par la sociologie, les lettres, la photographie, l'informatique et même les mathématiques.


Pola Oloixarac nous propose deux histoires qui en contiennent chacune une autre.
Il y a la narratrice, une jeune assistante de philosophie à l'université, solitaire, lectrice insatiable et bourrée de références. Elle transporte à longueur de journée dans son sac à dos une liste impressionnante de livres : "une édition française de 1934 de l’Histoire de la révolution russe, de Trotski ; les Naufrages, d’Álvar Núñez Cabeza de Vaca ; De Civitate Dei, de saint Augustin (édition de Migne, bilingue, dont la traduction en espagnol est désastreuse) ; Storie italiane di violenza e terrorismo (une approche très intéressante de Potere Operaio, la matrice des Brigades Rouges), et une petite anthologie de poèmes catholiques (très amusants) de Péguy". Après un passage sur l'étymologie des mots désignant la beauté, on apprend qu'elle se nomme Rosa Ostreech mais elle pourrait tout aussi bien être l'auteur. L'histoire contenue dans celle de la narratrice est la vie d'un anthropologue hollandais imaginaire, Johan Van Vliet, l'auteur de la "Théorie des Transmissions Moïques" étudiée par le professeur de philosophie qu'elle veut séduire. Selon la Théorie des Transmissions Moïques, il existerait un "trauma infantile" de l'espèce humaine, né des "persécutions endurées par les premiers hominidés" et qui expliquerait la propension de l'homme à la violence et à la prédation. Mais la narratrice séduit d'abord Collazo, un écrivain de gauche et ancien Montonero (militant péroniste des années soixante-dix).
L'action se déroule dans le Buenos Aires actuel, avec ses soirées branchées et ses agressions nocturnes.
Il y a aussi le couple Pabst et Kamtchowsky, des intellectuels d'une vingtaine d'années qui cherchent à compenser leur laideur physique par l'habileté de leurs neurones. Idylle à quatre ou site internet pirate, les jeunes gens ne s'interdisent aucune expérience. L'histoire que la leur contient, c'est celle retracée par les bribes du journal que tenait Vivi, jeune activiste et tante de Kamtchowsky, une disparue comme l'Argentine en compte depuis les années de dictature.


Tout au long du récit, aucun des deux couples principaux ne prend vraiment le dessus. Aux théories qu'ils échafaudent méticuleusement, les personnages font ainsi succéder les expérimentations. Le sexe entre pour une bonne part dans ce qu'ils mettent en application. Pourtant, plaisir et sensations semblent absents, contrairement à ce que l'on peut trouver par exemple chez Michel Houellebecq. La façon dont ces expériences sont décrites donne en effet une impression d'inabouti, comme si les personnages craignaient de se trouver confrontés à des conclusions moins séduisantes que leurs spéculations. Un anthropologue demeuré inconnu, un ancien militant agressé par ceux dont il défend la cause, un couple plus pudique qu'il ne le proclame, autant d'issues qui montrent la difficulté de juxtaposer les idées et le vécu.

Comme on retrouve le sexe sous forme de métaphores, les allusions à l'histoire de l'Argentine s'avèrent régulières. En cela, c'est un livre très argentin, dans le sens où les descriptions historiques sont rares mais les allusions nombreuses. L'histoire et ses tourments sont supposés connus. Enfin, des références culturelles argentines apparaissent parfois au détour d'énumérations très précises, en particulier pour la littérature et le cinéma des années quatre-vingts. Un point de vue qui paraît très intéressant dans cet ouvrage luxuriant, qui mêle érudition et liberté sexuelle.


Les théories sauvages : roman / Pola Oloixarac ; traduit de l'espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon.
Paris : Seuil, DL 2013. - 252 p.
ISBN : 978-2-02-103545-2 : 21 €
Titre original : Las teorías salvajes.
www.seuil.com
Images : couverture du livre (droits réservés) et la station de métro Malabia, à Buenos Aires (source Wikimedia Commons).

February 27, 2013

Corruption, désillusions

"Il contempla l’armée de fantômes en marche, balayée par les phares. Le béton humide et noir luisait sous leurs bottes ou leurs baskets. Ses compatriotes se protégeaient la tête avec des capuches, des casquettes de base-ball, des journaux, des sacs en plastique. Ou bien se contentaient de courber les épaules, insensibles à la pluie, la fatigue, les rugissements et les sifflements des monstres métalliques qui les frôlaient presque. Ils savaient qu’ils étaient relativement en sécurité au milieu de ce no man’s land : pas de racketteurs, pas de Frontalière, pas de chemin dangereux. Juste un pied devant l’autre. Prier pour que les voitures roulent droit. Essayer de ne pas penser au moment où il faudrait traverser en courant cet enfer de bitume, en traînant sa femme, ses gosses et tous ses biens. Peut-être qu’ils pourraient le repousser indéfiniment. Et qu’à force de marcher vers le nord, l’autoroute finirait par les conduire à bon port."

Triple crossing nous transporte près de Tijuana et de San Diego, à la frontière entre le Mexique et les États-Unis, au milieu du flot des migrants et des innombrables trafics qui vont de pair. Le roman nous emmène aussi dans un endroit méconnu : la triple frontière, là où se rejoignent les limites du Paraguay, du Brésil et de l'Argentine, une plateforme internationale pour tous les trafics de mafias asiatiques, arabes, brésiliennes et russes. "Les Nations unies du crime".


Le point de vue est tout d'abord celui d'un agent de la Patrouille frontalière américaine, Valentin Pescatore, vingt-cinq ans, qui tente de faire son travail avec rigueur et humanité à la fois. Tâche ardue s'il en est. Valentin, américain aux origines italienne, argentine et mexicaine, est le personnage central du roman. Au départ, on le prend facilement pour un rigolo plutôt attendrissant, puis on ne parvient plus à le cerner, jusqu'au climax où l'on croit s'être lourdement trompé et se trouver devant la pire ordure. Cela ne s'avère en définitive pas si simple. Valentin, humble mais fier agent de la Frontalière, est constamment partagé, il a beaucoup de choix essentiels et dangereux à faire. Il improvise, réagit à l’instinct. Toujours tiraillé, Valentin Pescatore est un vrai héros, complexe et imparfait mais attachant, y compris en tant qu'amoureux. Il prend de l'épaisseur au fur et à mesure et jusqu'à la dernière ligne du roman.

Mais le récit fait alterner deux points de vue, celui de Valentin, plutôt américain, et celui de Leobardo Méndez. Leobardo Méndez, le mexicain, ancien journaliste, récent mais intègre directeur d'unité spéciale de lutte anticorruption et qui y accomplit plus qu'un sacerdoce, délaissant sa famille par faiblesse. Avec ses deux coéquipiers préférés, hommes de main et de confiance, ils s’appellent les Trois Mousquetaires.

Le rythme du roman s'accélère ainsi petit à petit, tout comme l'alternance des points de vue de ces deux hommes et de ces deux pays.

Ces deux personnages masculins n'évoluent cependant pas seuls. Leurs destins s'entrecroisent sans cesse avec ceux de deux figures féminines, formant dans ce roman un quatuor original et fécond. Et l’on réalise que les Trois Mousquetaires – qui étaient quatre – ce pourrait bien être ces quatre-là. Deux figures de femmes donc, à la fois opposées et semblables : Araceli Aguirre, la mexicaine, infatigable commissaire aux droits de l'homme, mère de famille, et Isabel Puente, l'américaine, la policière, courageuse et incorruptible, elle aussi, à la vie privée chaotique. Deux professionnelles jusqu'au-boutistes, intelligentes, honnêtes et dures, à la fois fortes et fragiles. Or c'est la plus vulnérable en apparence qui se révélera la plus résistante.


De plus en plus, ce quatuor va faire l'expérience de la solitude, cette dangereuse solitude qui est la conséquence logique d'une corruption généralisée à tous les niveaux de la hiérarchie.
Car, avec le rythme et le suspense du roman, l'ampleur des faits s'accentue. Les événements prennent en effet une importance grandissante quand Valentin Pescatore, après une faute qui l'oblige à collaborer avec la police américaine, infiltre une famille de narcotrafiquants mexicains. Au gré des assassinats, on remonte le fil de la corruption, le récit prend une dimension politique et l'on découvre les États mexicain et américain complices ensemble de soutiens inavouables en faveur des mafias.
Mais la poignée de fonctionnaires honnêtes, au pouvoir pourtant dérisoire, n'a pas dit son dernier mot.

Ce roman, construit avec habileté et ponctué d'expressions en espagnol, est extrêmement bien documenté (l'auteur est un journaliste spécialiste des questions de terrorisme international et d'immigration). Du reste, subtilement, le journalisme et, avec lui, les États-Unis ne sortent pas amoindris de cette histoire.
Enfin, Valentin Pescatore est jeune, c'est pourquoi son auteur parle de le faire revenir dans un prochain roman. Un personnage avec une telle force de vie, on n'en serait pas étonné.


Triple crossing / Sebastian Rotella ; traduit de l'anglais (États-Unis) par Anne Guitton.
Paris : Liana Levi, impr. 2012. - 439 p.
ISBN : 978-2-86746-597-0 : 22,50 €
Titre original : Triple crossing.
Images : couverture du livre et photographie de l'auteur (droits réservés).

January 28, 2013

Cosmopolite Jesse Fernández

Présenté à l’origine pour le mois de la photographie en novembre dernier, un ensemble chronologique de 150 photographies de Jesse Fernández parcourt les murs de la Maison de l’Amérique latine. Jesse Fernández était partagé entre la photographie et la peinture. Quelques-uns de ses travaux picturaux et plastiques sont d’ailleurs exposés.

Fidel Castro et Lázaro Cárdenas (à sa droite), La Havane, 1959

Américain, Jesse Fernández (1925-1986) est né à La Havane de parents espagnols. Il a passé son enfance en Espagne avant de retourner à Cuba en 1939, après la guerre civile espagnole. En 1942, il part étudier aux États-Unis. Il arrive en France dans les années 70 et y décédera. Jesse Fernández a ainsi côtoyé de nombreuses cultures, diversité qui transparaît dans ses clichés.

Carlos Fuentes, Mexico, 1957

Il commence la photographie au début des années 50, alors qu’il vit en Colombie, pour montrer que les indiens existent encore. Photographe sportif ensuite, il immortalise le dictateur cubain Batista lors d’une inauguration, ainsi que le pilote Fangio. L’exposition présente également des clichés historiques de Fidel Castro vers 1959. En effet, Jesse Fernández fut quelque temps le photographe personnel du chef cubain, une expérience que le photographe ne place pourtant pas au-dessus des autres. Ce que l’exposition traduit bien.

Ernest Hemingway, La Havane, ca. 1958

Car le photographe et son œuvre ne prennent vraiment sens qu’avec la suite. Des couvertures de livres, d’abord, qu’il a fabriquées et peintes en fonction du contenu (Baudelaire, Cioran…). Mais surtout, Jesse Fernández photographie d’innombrables artistes, des danseurs et des musiciens, des cinéastes, beaucoup de peintres et d’écrivains : Buñuel, Dalí, Marcel Duchamp, Carlos Fuentes, Gabriel García Márquez, Hemingway, Borges et même Françoise Sagan. Il réalise ces portraits en situation, saisissant en même temps une part de l’univers de l’artiste qu’il photographie. Il effectue d’ailleurs une série nommée « Correspondances », des croquis ou des mots d’un artiste surmontés de son portrait (Sonia Delaunay par exemple). Jesse Fernández, en passionné d’art, était aussi, on le voit, fasciné par ceux qui le font. C’est pourquoi un tel magnétisme émane de ses photos.

Une exposition accessible et pleine de trésors.


Jesse A. Fernández : de La Havane à Paris - Tours et détours
Du 14 novembre 2012 au 28 février 2013
Exposition gratuite
Maison de l’Amérique latine
217 boulevard Saint Germain
75007 Paris
France
www.mal217.org
Images : droits réservés

December 22, 2012

Manuel Álvarez Bravo ou la photographie poétique

Le musée du Jeu de paume présente l'œuvre du photographe mexicain Manuel Álvarez Bravo, qui vécut le vingtième siècle dans son intégralité (1902-2002). L'ensemble des photographies, en noir et blanc pour la plupart, illustre bien le propos des commissaires de l'exposition, Laura González Flores et Gerardo Mosquera : la recherche de Manuel Álvarez Bravo vise la photographie en tant qu’art.



Bicicleta al cielo/Bicyclette au ciel, 1931
© Colette Urbajtel/Archivo Manuel Álvarez Bravo, s.c.

Comme en témoignent ses débuts et notamment ses pliages (Ondas de papel / Vagues de papier, 1928), la photographie de Manuel Álvarez Bravo est – et restera – minutieusement construite, tendant vers le constructivisme. Cette caractéristique se retrouve dans sa manière d'aborder le portrait, souvent travaillé (El cuello / Le cou, 1930). Avec les portraits également, on remarque son attirance pour les individus isolés desquels émane une certaine quiétude. Du passage de Manuel Álvarez Bravo au cinéma, on retiendra son emblématique Ouvrier en grève, assassiné (Obrero en huelga, asesinado, 1934). Emblématique mais trompeur si l'on considère ici la violence et l'éventuel engagement politique de l'artiste.



Los agachados/Les Courbés, 1934
© Colette Urbajtel/Archivo Manuel Álvarez Bravo, s.c.

En effet, l'exposition montre que la photographie de Bravo est plus poétique que documentaire. Manuel Álvarez Bravo photographie son pays, et notamment Mexico, mais il n'est pas attiré par le folklore, une quelconque nostalgie ou le témoignage politico-social (Comida corrida / Menu du jour, 1931) Non, comme ses portraits, ses paysages sont patiemment étudiés et surtout paisibles (Qué chiquito es el mundo / Que le monde est petit, 1941). Ainsi, comme la poésie, sa photographie est à la fois très construite et très suggestive. Du reste, Manuel Álvarez Bravo fait directement allusion à un poète, le mexicain Salvador Díaz Mirón, auquel il emprunte un vers (El pájaro canta aunque la rama cruja / L’oiseau chante quoique la branche craque, 1960). Rechercher l’expressivité de la forme, c’est un autre type d’engagement.



Los novios de la falsa luna/Les Amoureux de la fausse lune, 1967
© Colette Urbajtel/Archivo Manuel Álvarez Bravo, s.c.

Mais, alors que l'artiste a travaillé plus de soixante-dix ans, la majorité des photos présentées ont été prises dans les années trente. Pourquoi si peu de photographies de la seconde moitié du siècle dernier nous sont-elles données à voir ? L'exposition ne l'explique pas vraiment.

Le musée expose parallèlement les expériences multimédias de l'espagnol Antoni Muntadas. À voir notamment, avec On translation (1999-), le travail très intéressant de cet artiste sur la traduction et les formes de manipulation qui peuvent découler des processus d'information.


Manuel Álvarez Bravo : un photographe aux aguets (1902-2002)
Muntadas : entre / between
Du 16 octobre 2012 au 20 janvier 2013
Musée du Jeu de paume
1, place de la Concorde
75008 Paris
France
www.jeudepaume.org

September 08, 2012

Histoire sud-américaine pour les petits

Cette histoire, c’est celle de Cayetano, un petit garçon de la cordillère des Andes qui va prouver à sa mère que, malgré son tempérament rêveur, il sait se débrouiller.

Destiné aux enfants à partir de 3 ans, ce livre à écouter fait découvrir les rythmes, les sons et les instruments de l’Amérique du Sud. Ponctuée par les arrangements musicaux de Luis Rigou, l’histoire est aussi racontée par ce dernier et se révèle très utile sur le trajet des vacances, par exemple. Ojos azules, chanson traditionnelle inca, est une merveille.

Un moment de poésie à partager sans compter.


La musique sud-américaine : Cayetano et la baleine / une histoire de Pierre-Marie Beaude ; illustrée par Bertrand Dubois ; mise en musique et racontée par Luis Rigou.
[Paris] : Gallimard jeunesse musique, DL 2004. - 31 p. - 1 disque compact.
Collection Mes premières découvertes de la musique, À la découverte des musiques du monde.
ISBN : 2-07-055925-4

August 12, 2012

La libération des yawaris


Avec "La fureur de la langouste", son troisième roman, Lucía Puenzo nous emmène une nouvelle fois dans un milieu qu'elle semble bien connaître : celui des riches familles argentines et leurs nombreux lieux de villégiature, de Buenos Aires à Punta del Este, en Uruguay.
Tino, onze ans, est le fils d'un puissant homme d'affaires nommé Razzani, traqué par la justice après la diffusion d’un reportage télévisé à son sujet. À travers le regard de Tino, d’autres enfants ou encore celui des domestiques, on assiste à l’effondrement de cette famille.
En témoignent les titres des chapitres, le livre est structuré autour de l'enfance et, avec elle, du jeu et du monde animal.

Dès le début du roman, on plonge dans une enfance forcée de laisser place, bien trop vite et bien trop tôt, à la maturité. Le père de Tino est soudainement poursuivi par les services de police, la maison familiale est perquisitionnée, y compris la salle de jeux des enfants. Symboliquement, l'enfance est violée. Déjà, Tino a quitté l’innocence, "son corps et son âge sont tout ce qui lui reste de l’enfance." Quant au jeu qui s'impose au fil des événements, les échecs, il n’est pas vraiment un jeu destiné aux enfants. Ce qui s'ensuit n'est que recherche, par Tino, ses sœurs et son amie-ennemie Maia, de sens et de valeurs où se réfugier pour continuer à se construire.
En effet, la figure centrale, celle à laquelle Tino s'identifie, c'est son père. Son père, dont le plat préféré est la langouste au xérès, aime se comparer au crustacé. On découvre aussi un chasseur passionné qui emplit l'une de ses propriétés de ses trophées empaillés, comme une tête de cerf rouge. Mais, assassiné – ou caché comme une langouste en attendant que la tempête passe –, ce père disparaît. Le modèle s’effrite.
Après ce traumatisme, Tino doit retrouver des repères. Il y a bien la domestique paraguayenne et le fidèle garde du corps, mais ces piliers, quoique solides, ne suffisent pas. C'est en lui que Tino veut trouver les ressources pour rebondir. Les éléments auxquels les enfants essaient d’abord de se raccrocher, les animaux, constituent quelques preuves tangibles de leur passé heureux mais révolu. Il faut désormais affronter la réalité présente. 

À travers la relation d'amour-haine qui unit Tino et Maia, est évoqué le lien ambigu qui existe entre les médias et le monde des affaires, entre utilisation, proximité et défiance réciproques. Car le célèbre présentateur de télévision à l’origine de la chute de Razzani se trouve aussi être le père de Maia, la camarade d’école de Tino. Bien qu’on en sache encore moins au sujet du père de Maia que sur celui de Tino, le dénouement semble similaire pour les deux hommes. "À présent nous sommes pareils", écrit Tino à Maia. L'univers des médias ne s’avère pas moins violent que celui des affaires, aussi mafieuses soient-elles. Paradoxalement, ce sont les médias qui mettent en avant un monde manichéen, utopique mais vendeur, tandis que les enfants, et Tino le premier, font l'expérience d'une vie plus nuancée, où tout n'est pas si tranché et où il est difficile de se situer. Entre bluff des échecs, des affaires et morale inquisitrice des médias, il s’agit de déjouer les apparences et de maîtriser les prises de conscience qui en découlent. C’est le jeu.
Or, leur salut, les enfants vont le trouver dans la tradition paraguayenne ancestrale et les yawaris, ces esprits qu'on libère avec les cendres d'un défunt. Dans une ambiance à la limite du fantastique mais loin du réalisme magique, Lucía Puenzo relie à nouveau les mondes moderne et traditionnel dans une crise identitaire individuelle – qui cache peut-être aussi celle de l'Argentine d'aujourd'hui.


Ce roman d'apprentissage est écrit dans la langue simple et efficace qui caractérise l'auteur et qui, ici, a gagné en finesse. On aimerait encore que les sous-entendus ne soient pas systématiquement explicités. Comme celui-ci par exemple, à propos des rites funèbres : "C’est la seule chose que Paraguay a gardée en mémoire : les histoires de danses qui duraient une nuit entière, les images concrètes des os triturés, les citrouilles, et la cire qui les isolait pour toujours. En revanche, depuis des années, il a oublié que la cérémonie est une façon d’accepter la disparition et de l’intégrer comme un souvenir." Le texte et le lecteur y perdent plus qu'ils n'en tirent profit. Néanmoins, l'ensemble se lit très bien : une intrigue prenante, un récit rythmé avec, rappelons-le, une description acérée du monde des médias.
Une excellente lecture d'été.

La fureur de la langouste : roman / Lucía Puenzo ; traduit de l'espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet.
Paris : Stock, impr. 2012. - 211 p.
Collection La cosmopolite.
ISBN : 978-2-234-07035-6 : 19 €
Titre original : La furia de la langosta.
Images : couverture du livre et photo de l'auteur par Laura Ortego (droits réservés) 

May 14, 2012

Les animaux dénaturés

Les éditions Métailié ont publié la traduction française d'un classique de la littérature latino-américaine, paru à l'origine en 1961 : El Sexto. El Sexto, c'est le nom d'une ancienne prison péruvienne située en plein centre de Lima et qui servit notamment sous le régime dictatorial d’Oscar Benavides (1933-1939). L'auteur lui-même, José María Arguedas, y fut détenu pendant huit mois après avoir été arrêté lors de manifestations étudiantes en 1938. Ce roman s'inspire de la propre expérience de l'auteur et, comme l'annonce la traductrice Ève-Marie Fell dans la préface, "El Sexto est plus proche de la littérature concentrationnaire que du récit carcéral traditionnel". Nous voilà prévenus.


Après une détention provisoire au Dépôt (La Intendencia), le personnage principal, le jeune Gabriel, est transféré à El Sexto. Chanceux, il est placé dans la cellule du détenu le plus honnête, le communiste Cámac. Ce dernier lui apprend que la prison se divise en trois niveaux : les assassins et les clochards au rez-de-chaussée, ceux accusés de petits délits au premier étage et, traités avec plus d'égards, au second, les prisonniers politiques. Rapidement, Gabriel découvre l’imperméabilité de chaque étage pour quiconque n’en est pas locataire. Idéaliste, sans appartenance politique, Gabriel se frotte aussi aux partis politiques présents à son étage et à la haine qu'ils se vouent. Ces deux partis, les communistes et les membres de l'Apra (l'Alliance populaire révolutionnaire américaine, fondée en 1924), qui se battent pour les ouvriers – leurs meneurs sont torturés et jetés en prison pour les mêmes raisons –, ne s'unissent pourtant qu'à des moments éphémères comme la mort d'un des leurs. Les membres de l'Apra, nombreux, se considèrent comme des patriotes, contrairement aux communistes pro-russes. (L'Apra prendra les rênes du Pérou en 1985.)
D’un autre côté, on s'aperçoit de la force de ces partis pour les individus qui en font partie. Alors qu’un prisonnier doit faire preuve d’une force de caractère exceptionnelle pour ne pas être broyé par la détention – en particulier à El Sexto –, un détenu sans clan se trouve plus vite isolé, donc affaibli. Or, à travers leur idéologie commune, les membres d'un même parti sont solidaires entre eux, leur groupe les soutient. Ce n'est pas le cas de Pascamayo, par exemple, "entrepreneur apolitique, emprisonné par vengeance". Souffrant d'une maladie que le médecin de la prison refuse de reconnaître et de soigner, il se suicide "parce que son moral ne supportait plus l'enfer dans lequel il vivait" et notamment le spectacle de la prostitution d’homosexuels torturés jusqu'à la folie.

Construit sur de nombreux dialogues, le récit nous plonge dans la saleté ("la nuit, El Sexto pue comme si tous les détenus étaient en train d'y pourrir"), la violence de tous les instants, le spectacle inévitable de cette violence et le vice poussé à l'extrême. Le vice habite certains détenus comme les quelques dirigeants inhumains de cette prison, tel le lieutenant de police, "un être dénaturé, (...) né du vent mauvais". En définitive, c’est la déchéance de l’homme que décrit ce roman. Et dans un lieu comme El Sexto, cette déchéance, qu’elle soit physique ou morale, s’en trouve considérablement accélérée. Parallèlement, de nombreux autres détenus et employés de la prison sont des Indiens de la sierra. Alors surgit parfois, soupir nostalgique, rêverie pleine d'espoir, la fibre indigéniste de José María Arguedas. Le récit est en effet ponctué de chants en quechua et d'images fortes comme cette évocation du défilé des condors. L'espoir de Gabriel, on le retrouve aussi lorsqu'il tente de saisir au vol des bribes de la vie de Lima, à quelques mètres et néanmoins si éloignée, et quand il essaie d'apercevoir l'île de San Lorenzo derrière les nuages.
Un amour profond du Pérou anime ce roman. Un souffle patriote transpire des discours enflammés, des hymnes communistes et apristes.
Cette œuvre engagée a réussi le passage du temps.


El Sexto / José María Arguedas ; traduit de l'espagnol (Pérou) par Ève-Marie Fell
Paris : Métailié, 2011. - 187 p.
ISBN : 978-2-86424-759-3 (br.) : 18 €
Collection Bibliothèque hispano-américaine
Titre original : El Sexto
Image : couverture du livre (droits réservés) 

March 22, 2012

Les yeux d'Ai

Jusqu'à la fin du mois d'avril, le musée du Jeu de paume présente Ai Weiwei, un artiste chinois aux multiples talents, internationalement reconnu mais étroitement surveillé dans son pays. Ici sont exposées certaines de ses photos qui témoignent, à elles seules, de l'immense richesse de leur auteur.
Né à Pékin en 1957, fils du poète Ai Qing, Ai Weiwei a vécu pendant dix ans à New York, jusqu'à son retour en Chine en 1993. Il en résulte une première série de photos en noir et blanc, prises avec un appareil analogique. Elles montrent la communauté chinoise de New York, le milieu artistique, la rue, les manifestations. Ensuite, avec le groupe de photos intitulé "paysages provisoires", Ai Weiwei donne à voir la Chine d'aujourd'hui, en construction permanente : de la démolition d'anciens villages à des bâtiments ultramodernes en passant par les terrains vagues. Sont également exposées des vues du Nid d'oiseau, le stade de Pékin réalisé pour les Jeux Olympiques de l'été 2008 et auquel Ai Weiwei a participé en tant que consultant artistique. Le célèbre groupe "étude de perspective", lui, remet en question les institutions ou monuments a priori incontestables de chaque pays.
Et puis il y a ces magnifiques portraits aux couleurs vives ainsi que ces photographies tirées de son blog et rassemblées par thématique (de la cuisine – alléchante et colorée, encore – aux autoportraits), variations contemporaines des séries de la peinture ou du pop art. Superbes et en apparence moins graves que les images du tremblement de terre de 2008 ou de l'absurde construction-démolition de l'atelier de Shanghai.
L'exposition, parce qu'elle ne réduit pas son œuvre à sa dimension politique, n'en rend qu'un plus bel hommage à ce photographe prolifique, témoin de son temps.


Ai Weiwei : « entrelacs »
Du 21 février 2012 au 29 avril 2012
Musée du Jeu de paume
1, place de la Concorde
75008 Paris
France
www.jeudepaume.org
Images : Stade olympique, 2005-2008 puis Paysages provisoires, 2002-2008.
Cop. Ai Weiwei

February 16, 2012

Premiers romans

Lucía Puenzo est née en 1976 et Wendy Guerra en 1970. Que ce soit dans l'Argentine contemporaine ou dans le Cuba des années quatre-vingts, leurs deux romans dépeignent les contrastes sociaux et une certaine violence tout en évoquant l'exil. Les liens familiaux tiennent une importance considérable dans ces œuvres. Mais leur fil conducteur, fantastique d'un côté et poétique de l'autre, c'est l'eau. L'eau apaisante, sensuelle, salvatrice, l'eau d'une nouvelle naissance, la mère nourricière, l'image de la pulsion créatrice, le flux de l'écriture. Car tous ces personnages féminins aiment une chose par-dessus tout : plonger leurs corps dans l'eau.

L'enfant poisson
Dans une langue crue et directe, le narrateur, un chien nommé Serafín, relate l'amour qui naît entre deux très jeunes femmes, Lala et La Guayi. La seconde sert comme domestique dans la famille de la première. Entre les quartiers de la bourgeoisie intellectuelle de Buenos Aires et les rumeurs des villages paraguayens, une relation pleine d'idéalisme s'instaure entre Lala et La Guayi, qui portent en elles de lourdes responsabilités. Charnière très sud-américaine de l'ouvrage, la légende de l'enfant poisson nous emmène entre rêve et réalité, un rêve inventé pour supporter la réalité morbide d'un infanticide. Avec l’enfant poisson, le réalisme magique relie entre eux de nombreux éléments du roman.

Il y a aussi des figures plus éphémères telles que celle de Mara, cette jeune paraguayenne repérée par un trouble individu pour se rendre à de prétendus concours de beauté aux États-Unis. Mais la jeune fille, qui sait ce qu'a vécu son frère, ne veut pas connaître le même sort et les mêmes désillusions. Elle se défigure volontairement pour anéantir toutes ses chances de quitter son village.
À tous les niveaux, ce roman révèle une grande intensité dramatique.

Tout le monde s'en va
En deux parties, "Journal d'enfance" (1978-1980) et "Journal d'adolescence" (1986-1990), ce roman plein d'éléments autobiographiques suit la vie d'une jeune cubaine qui écrit avec rage et poésie et qui, d'enfant, devient femme.
Tout le monde s'en va, c'est ce que constate tous les jours la narratrice Nieve Guerra : d'abord son père, puis son beau-père, les amis de sa mère, ses propres amis et bientôt ses fiancés. Alors, en même temps qu'elle apprend à dire adieu sans se retourner tout en s'épanchant inlassablement dans son journal, elle n'aspire qu'à une chose : partir, s'enfuir ailleurs, n'importe où hors de ce pays où règne une paranoïa généralisée.
Son journal d'enfance s'ouvre avec cette citation de Baudelaire qui lui sied à merveille : "La patrie, c'est l'enfance". Oui, et ici plus particulièrement la mère. Nieve a autant envie de fuir sa mère que son pays. Sa mère, victime du régime cubain, incarne parfois ce pays, quoique à son corps défendant : manque d'intimité, négligence, mais aussi richesses intellectuelles immenses et cachées.

À un moment, alors qu'elle se sent plus que jamais seule, Nieve se rend compte qu'elle ne partira pas de Cuba. "Je regardai ma mère. Elle était comme il y a dix ans, pleurant dans un coin, déçue, lasse et plus maigre que jamais. Je la regardai bien pour ne pas oublier cette minute. C'était mon tour d'être désenchantée et elle le savait parfaitement, bien avant que cela se produise." La narratrice pense cela avec désespoir et soulagement à la fois, le soulagement de s'être enfin révélée à elle-même.
Non sans douleur, c'est alors une véritable renaissance (elle est née en décembre et a passé les moments les plus heureux de son enfance à se baigner dans la lagune de Cienfuegos) : "Je touchai le mur. Je regardai la mer glacée de décembre, je découvris mon visage dans la clarté de l'eau et me retrouvai à nouveau nue selon le rituel familier. D'abord les chaussures, puis les sous-vêtements. Je ne pus calculer les kilomètres qui me séparaient de lui ; je ne regardai pas en arrière, je ne respirai pas profondément et ne pensai même pas aux conséquences. Je me jetai à la mer, plongeant mon corps dans la profondeur tranchante et glacée, qui m'accueillait à nouveau avec naturel." Quand elle nage comme quand elle écrit, Nieve se sent plus libre. À la Havane, parmi les odeurs de "gaz liquide", de "poisson frais" et de politique, une femme est amoureuse et prisonnière de son pays.
Wendy Guerra n'en est pas là à son premier ouvrage puisqu'elle est déjà une poétesse confirmée, mais on lira Mère Cuba, son deuxième roman.

L'enfant poisson : roman / Lucía Puenzo ; traduit de l'espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet.
Paris : Stock, impr. 2009. - 205 p.
Collection La cosmopolite.
ISBN : 978-2-234-06340-2 : 18 €
Titre original : El niño pez.

Tout le monde s'en va : roman / Wendy Guerra ; traduit de l'espagnol (Cuba) par Marianne Millon.
Paris : Stock, impr. 2008. - 278 p.
Collection La cosmopolite.
ISBN : 978-2-234-06035-7 : 19 €
Titre original : Todos se van.

December 01, 2011

Voyage vers l'oubli

Loin d'où aborde la question de l'émigration des nazis en Amérique du Sud à la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Un jour de janvier 1945, une jeune femme d'origine viennoise s'enfuit d'un camp de la Wehrmacht en Pologne, dans lequel elle était employée comme archiviste. En effet, elle a entendu les rumeurs : les Allemands sont sur le point d'être vaincus ; elle prend peur. Avec sur elle une fausse carte d’identité et vingt kilos de dents en or qu'elle a subtilisés au camp, elle va traverser l'Europe seule et, de Teschen, passer par la ville tchèque d’Ostrava, Brno, Vienne, Trieste ainsi que Gênes. Elle arrivera enfin à Buenos Aires.



Le roman nous emmène, par étapes, jusqu'en décembre 2008, alors que son fils cherche toujours à connaître son histoire. Thème récurrent chez Edgardo Cozarinsky, l’identité s’impose ici comme trame de fond. Une identité que l'on cache, que l'on change. Une identité qui peut rester à tout jamais mystérieuse aux yeux de certains. Dans le même temps, le personnage principal montre que l'on peut changer qui l'on est sans changer ce que l'on est. Cette femme est en effet déroutante en ce qu'elle ne remet rien en question. Elle continue à admirer les nazis -dont le médecin eugéniste du camp-, à abhorrer les juifs. Elle vit au présent, tantôt craintive, tantôt insensible, mais jamais dans l'introspection. Aussi contradictoire que cela puisse paraître, il s'agit d'un changement d'identité sans remise en cause de soi, en quelque sorte. Comme le montre la citation d'Emily Dickinson en tête du troisième chapitre, cela n’empêche pas les méandres de la mémoire de s’avérer dangereux. Laisser libre cours à ses souvenirs, c’est risquer de remettre en cause l’oubli que l’on est venu chercher dans cette contrée lointaine. Or cette femme aspire à l’oubli, mais sans lui donner du sens. Ce qui la rend plus vulnérable aux soubresauts de sa mémoire.



Et puis, avec ces personnages qui ne se sentent jamais chez eux, dans un "pays d'asile plus que d'adoption", est abordé le thème de l'errance. "Où aller quand on ne sait pas d'où l'on vient ?", semble se demander Federico, le fils en perpétuel questionnement identitaire, lui. À l'image du juif errant mythique, aller loin, mais loin d'où ?
Une errance sans point de départ, mais aussi sans fin.

Loin d'où : roman / Edgardo Cozarinsky ; traduit de l'espagnol (Argentine) par Jean-Marie Saint-Lu.
Paris : B. Grasset, impr. 2011. - 191 p.
ISBN 978-2-246-77141-8. - 16 €
Titre original : Lejos de dónde.
Images : couverture du livre et portrait de l'auteur par Leandro Teysseire (droits réservés)

November 11, 2011

L'Espagne à l'Orangerie

L'exposition du musée de l'Orangerie présente des toiles réalisées par des peintres espagnols après la période impressionniste. Des peintres pour la plupart très influencés par leur séjour dans les milieux artistiques parisiens. Comme cela nous est expliqué, deux visions du pays coexistent alors en ce seuil de vingtième siècle, dans une Espagne qui s'avance avec prudence dans la modernité.

Avec leurs couleurs sombres, Zuloaga et Solana montrent une Espagne parfois dérangeante, entre conservatisme et relents moyenâgeux. On y retrouve des accents du Greco, notamment.



À l'inverse, Mir, Sunyer et le grand Sorolla contribuent à l'élaboration d'une image mythique et idéalisée de leur pays. Avec sa palette claire et ses touches généreuses, Sorolla dépeint la douceur de vivre (La sieste), à la plage ou même au travail (Le retour de pêche).



Contrairement aux deux premières parties pleines d'enseignements, la troisième semble la moins réussie de l'exposition. Elle est constituée de tableaux des jeunes Picasso, Miró et Dalí, dont les liens avec l'ensemble voulu ne paraissent pas évidents et les individualités pas assez intégrées au sujet. Sans doute témoignent-ils d'une Espagne qui, malgré ses contradictions, permet l'éclosion presque simultanée de trois génies.

Somme toute, cette exposition présente un aspect original de la peinture européenne et, détail fort appréciable, les toiles sont disposées de manière aérée et digeste – la patte du musée. À faire sans hésiter, y compris avec des enfants.

L'Espagne entre deux siècles : de Zuloaga à Picasso (1890-1920)
From 07/10/2011 to 09/01/2012
Musée de l'Orangerie
Jardin des Tuileries
Paris — 75001
France
Tel: +44 (0)014 477 8007
Ouvert tous les jours de 9h à 18h sauf le mardi
www.musee-orangerie.fr